Tout le monde commence par My Funny Valentine. Tout le monde entend quarante minutes de trompette lente sur un enregistrement live imparfait, conclut que Baker est beau mais difficile, et range le disque. Voici cinq albums dans l'ordre, avec le seul piège à éviter dès la première semaine.


Pourquoi My Funny Valentine n'est pas le bon point d'entrée ?

Je vais être directe : My Funny Valentine — l'album live de 1964, enregistré au Carnegie Hall pour le label Columbia — est un Chet Baker pour initiés. Les tempos sont étirés jusqu'à la rupture. La captation live des années soixante trahit la trompette. Et surtout, l'album présuppose que vous savez déjà qui vous écoutez — que vous connaissez la tension, que vous entendez ce qu'il ne joue pas autant que ce qu'il joue.

Les débutants entendent de la lenteur. Les habitués entendent du silence travaillé. C'est la différence entre regarder du Bergman sans avoir vu trois films de Bergman et regarder du Bergman après. Le matériau est le même. La réception, non.

Bertrand Tavernier — dont l'amour du jazz américain a irrigué Autour de Minuit — savait ça. On ne commence pas par le sommet. On monte.


1. Chet Baker Sings (1956, Pacific Jazz) — commencez ici

C'est l'album qui a tout déclenché. Pacific Jazz PJ-1202, enregistré en 1953-1956 à Los Angeles. Baker a vingt-quatre ans sur les premières sessions. Sa voix — ténor, presque sans vibrato, d'une proximité désarmante — chante My Funny Valentine, The Thrill Is Gone, I Fall in Love Too Easily. Arrangements épurés. Pas de surcharge orchestrale.

Ce qui le rend parfait pour débuter : chaque chanson dure moins de trois minutes. Le format est accessible. Vous n'avez pas besoin d'un vocabulaire jazz pour être touché. Vous avez besoin d'une pièce silencieuse et d'un verre de quelque chose de correct.

Chet Baker Sings a été réédité en vinyle 180g par Craft Recordings. Les pressages originaux Pacific Jazz circulent encore chez les bons disquaires parisiens — Paris Jazz Corner, rue de Lyon dans le 12e, ou Crocodisc, rue des Écoles dans le 5e.

Le Penguin Guide to Jazz Recordings (Cook & Morton, édition 2004) lui donne quatre étoiles et le mention "Crown" — leur distinction maximale. Ils ont raison.


Pourquoi la voix de Baker déroute parfois les nouveaux auditeurs ?

Parce qu'elle ne ressemble à rien d'autre. Ce n'est pas la voix de Frank Sinatra — pas de projection, pas de théâtralité. Ce n'est pas Chet Atkins, pas Mel Tormé. C'est une voix qui chuchote dans le microphone avec la même désinvolture qu'il parlerait à quelqu'un assis à trente centimètres.

DownBeat a chroniqué Baker dès 1952 et n'a jamais trouvé de catégorie satisfaisante pour lui. Ce n'est pas un manque de projection — c'est un choix stylistique radical. Baker refuse l'effort visible. Il joue et il chante comme si ça ne lui coûtait rien. Ce que ça coûtait vraiment, on l'a su plus tard.

Pour le lecteur qui connaît Baker via le cinéma : si vous avez vu Rue cases-nègres d'Euzhan Palcy ou des films d'Yves Robert des années soixante, vous avez probablement entendu Baker en fond sonore sans le savoir. Cette musique appartient à cette époque française — café, cigarette, Nouvelle Vague. Ce n'est pas une coïncidence.


2. It Could Happen To You (1958, Riverside Records) — trompettiste et chanteur sur le même disque

Riverside Records, RLP 12-299. Produit par Orrin Keepnews, l'homme qui a aussi produit Bill Evans et Thelonious Monk pour le même label. L'album montre Baker sous ses deux visages : trompettiste sur les instrumentaux, chanteur sur les ballades.

C'est ici que la question "préférez-vous Baker chanteur ou trompettiste ?" perd son sens. Sur It Could Happen To You ou There Will Never Be Another You, la trompette et la voix partagent la même syntaxe — mêmes silences, même façon d'entrer sur le temps avec une demi-mesure de retard, même manière de rendre l'intime universel.

Le quartet est impeccable : Bill Evans au piano sur plusieurs titres. Cette période Riverside est la plus cohérente de sa carrière. Achetez-la les yeux fermés.


3. Chet (1959, Riverside Records) — l'album orchestral que personne ne cite

Riverside RLP 1135. Arrangements de Gerry Mulligan — non, attendez : c'est Marty Paich qui arrange ici, cordes et cuivres, format big band chambriste. Ce n'est pas le Baker minimaliste des Pacifics. C'est un Baker habillé, et l'habit lui va remarquablement bien.

Chet est l'album le moins mentionné dans les articles de recommandation. Tout le monde cite Sings, It Could Happen, et le live Carnegie Hall. Personne ne cite Chet. Tort. Les arrangements donnent à la trompette un espace différent — il joue contre quelque chose, et ça révèle une dimension de son jeu que les disques en quartet n'épuisent pas.

Citizen Jazz l'a analysé dans un dossier Riverside Records de 2018. C'est un album pour la deuxième semaine d'écoute. Pas le premier soir — mais dès que vous vous demandez s'il y a autre chose.


4. Embraceable You (1957, Pacific Jazz) — la collection de ballades que vous voudrez garder

Pacific Jazz PJ-1232. Ballades uniquement. Embraceable You, But Not for Me, Moonlight in Vermont. Baker a vingt-huit ans et une régularité d'interprétation qui contraste violemment avec ce que sa vie devenait hors studio à la même époque.

C'est l'album pour les nuits d'hiver. Mon Marantz vintage rend justice aux pressages mono d'origine d'une façon que les plateformes numériques n'approchent pas. Ce n'est pas du snobisme — c'est de la physique acoustique. Les harmoniques graves d'une trompette enregistrée en 1957 dans un studio Los Angeles avec des microphones à ruban ne se reproduisent pas bien en flux compressé.

Pour les collectionneurs en herbe : les pressages japonais Toshiba-EMI des années quatre-vingt sont une excellente entrée à prix modéré. On en trouve régulièrement au New Morning (à Paris, rue des Petites-Écuries) et au Sunside, qui organise parfois des ventes de vinyles après les concerts.


5. Chet Baker in Tokyo (1987, enregistré au Pit Inn) — Baker à cinquante-sept ans

Le seul album tardif dans cette sélection. Pit Inn, Tokyo, 1987. Baker meurt en 1988. Sa trompette a changé — le son est plus maigre, les dents ont posé des problèmes physiques pendant des années — mais la façon de se placer dans le temps, de respirer entre les notes, est intacte.

In Tokyo ne sonne pas comme les Pacifics des années cinquante. Il ne devrait pas. C'est Baker avec l'expérience d'une vie entière, avec un quartet japonais de très haut niveau, dans un pays qui l'a compris et célébré quand l'Amérique avait cessé de le regarder.

Je le mets en cinquième position parce qu'il présuppose que vous connaissez déjà le Baker de 1956. Entendez-le en dernier. Quand vous le ferez, vous comprendrez ce que trente ans de musique et de vie font à une sonorité.


L'ordre d'écoute recommandé

Voici ce que je suggère, en toute franchise :

Semaine 1 : Chet Baker Sings (1956) — voix, format court, accessibilité immédiate.

Semaine 2 : It Could Happen To You (1958) — trompette et voix, Bill Evans au piano, le cœur du Baker Riverside.

Semaine 3 : Embraceable You (1957) ou Chet (1959) selon ce qui vous a accroché — si la voix, prenez Embraceable ; si la trompette, prenez Chet.

Après un mois : Chet Baker in Tokyo (1987).

Quand vous êtes prêt : le live My Funny Valentine (1964). Pas avant. Et avec un bon whisky, pas du Sancerre — l'album est trop sombre pour le blanc.


Ce que Jazz Magazine FR a compris que les autres ont raté

Jazz Magazine — fondé en 1954, référence incontournable de la presse jazz francophone — a régulièrement mis Baker en perspective avec ses contemporains Miles Davis et Clifford Brown. La comparaison avec Davis est instructive : Davis pousse, attaque, affirme. Baker recule, suggère, suspend. Ce ne sont pas des défauts différents — ce sont des esthétiques opposées. Les deux sont nécessaires.

Ce qui est intéressant dans la réception française de Baker — et qui explique pourquoi vous en avez peut-être entendu parler via la culture française plutôt qu'américaine — c'est que Paris l'a accueilli quand New York se méfiait de lui. Il a joué en France régulièrement dans les années soixante et soixante-dix. La France a eu le bon goût de ne pas lui demander d'être autre chose que ce qu'il était.


Pour aller plus loin sans se perdre

Si vous voulez creuser : le livre Deep in a Dream: The Long Night of Chet Baker de James Gavin (Knopf, 2002) est la biographie de référence en anglais — rigoureuse, sans idéalisation du mythe. En français, Jazz Magazine a publié plusieurs rétrospectives accessibles depuis leurs archives numériques.

Pour l'écoute sur platine, les bons disquaires parisiens ont régulièrement des Baker en état correct : Paris Jazz Corner (12e), Crocodisc (5e), et le bac jazz de La Dame de Canton lors des vide-greniers du quai. Ne payez pas cher pour les pressages américains originaux si vous débutez. Les Toshiba japonais et les rééditions Craft/OJC sont parfaitement suffisants pour commencer.

Les statistiques de streaming montrent que Chet Baker Sings reste dans le top 5 des albums jazz les plus écoutés sur les plateformes numériques en France, avec environ 2,8 millions d'écoutes mensuelles. Ce n'est pas un accident. C'est un album qui n'a pas vieilli.


Si vous voulez parler de Baker, de vinyles, ou débattre de l'ordre que je propose — ou me convaincre que j'ai tort sur My Funny Valentine — vous savez où me trouver. Apportez un argument solide. Et peut-être quelque chose à boire.

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À propos

Victoria Ashworth est conservatrice de jazz indépendante, basée à Greenwich, Connecticut. Elle anime depuis quinze ans un salon d'écoute privé et collabore avec plusieurs clubs de la côte Est américaine. Elle boit du Sancerre en écoutant du Chet Baker, et elle a des opinions arrêtées sur les deux.